Historique

Difficile de circonscrire schématiquement l’histoire d’un théâtre qui a plus de trente ans de création dans le ventre! Voici pourtant l’imparfaite tentative de cela, en espérant que le lecteur aura le goût, la curiosité et l’intelligence de creuser plus avant dans cette mine extraordinaire de renseignements et de souvenirs : Le roman du Nouveau Théâtre Expérimental.

Il était une fois, en 1974, dans un obscur appartement de la rue Craig, au cœur de l’hiver montréalais, trois amants de la chose théâtrale, Pol Pelletier, Robert Gravel et Jean-Pierre Ronfard, réunis autour d’un repas de lentilles-saucisses  pour jeter les bases d’un théâtre de recherche  qui a pour mission la conception théorique d’un système d’autogestion en vue de la création de spectacles… ouf! Et aussi de réunir des personnes qui souhaitent pousser ou remettre en question la pratique de leur art. Prêtons attention au témoignage du jeune Gravel :

« Je regarde J. P. de dos qui lance des lentilles dans un chaudron… la cuisine est chaude, petite, coincée, remplie… des IDÉES qui vont s’écraser sur les murs… ‘Moi, ça y est, dit Jean-Pierre, j’en ai marre… Il faut faire des choses… non mais c’est vrai! Il faut trouver un endroit où on pourra faire ce qu’on ne peut pas faire ailleurs!!!ʼ » (J’ai donné ma jeunesse au TEM, de Robert Gravel, TRAC 1, Montréal, 1976.)

Un an plus tard se joignent au groupe Robert Claing, Pierre Pesant et Anne-Marie Provencher. Plusieurs  spectacles déterminants pour la genèse du Nouveau Théâtre Expérimental sont créés sous l’égide du Théâtre Expérimental de Montréal (TEM) : Une femme, un homme, Orgasme I et Orgasme II, Garden Party, Zoo, 24 heures d’improvisation, etc. La Ligue nationale d’improvisation (LNI), imaginée par Robert Gravel, Yvon Leduc et deux autres comparses, y verra aussi le jour. Par ailleurs, des spectacles de femmes s’inscrivant dans une démarche résolument féministe sont aussi créés sous la bannière du TEM : Essai en trois mouvements pour trois voix de femmes, Finalement, À ma mère, à ma mère, à ma voisine.

Cependant, en 1978 se produit une crise majeure à l’intérieur du Théâtre Expérimental de Montréal, pour des raisons idéologiques plus qu’artistiques : en effet, Pol Pelletier considère qu’elle et les autres femmes ne peuvent exprimer pleinement leur réalité, activer un imaginaire féminin unique (et occulté), en travaillant toujours en conjonction avec les hommes du groupe. (Voir : TRAC FEMMES, Montréal, 1978). D’autres parts, quatre des six membres du TEM désirent trouver un lieu plus vaste où jouer les productions de la compagnie. Robert Claing, Robert Gravel, Anne-Marie Provencher et Jean-Pierre Ronfard - proposent ainsi de quitter la Maison Beaujeu pour s’installer dans un nouveau lieu qui serait partagé avec d’autres troupes. Après de nombreuses discussions, cette proposition se heurte au veto de Pol Pelletier. La règle de l’unanimité régissant toutes les actions du TEM, les tenants d’un départ vers de plus vastes installations ne peuvent aller de l’avant et décident alors de quitter le TEM. Il en résulte la création de deux entités! L’une, le Théâtre Expérimental des Femmes (TEF), sous la houlette de Pol Pelletier, continue d’occuper la Maison Beaujeu; l’autre, le Nouveau Théâtre Expérimental (NTE), fondée en 1979 par Robert Claing, Robert Gravel, Anne–Marie Provencher et Jean-Pierre Ronfard, partira à la recherche d’un nouveau lieu où créer.

Sans domicile fixe pendant deux ans, le NTE continue pourtant de se produire dans différents lieux de la ville. On assiste à la troisième saison de la LNI (qui deviendra une entité autonome en 1980)  et sont créées Treize Tableaux, Où est Unica Zürn et les trois premières pièces du Roi Boiteux.

La démarche créatrice du NTE se voudra plus que jamais à l’enseigne de la liberté, de la désinvolture, de la dérision et de l’expérimentation. Sera mise de l’avant la recherche constante   d’une esthétique barbare qui privilégie l’environnement plutôt que le décor, le déguisement plutôt que le costume, l’événement plutôt que l’œuvre. Comme par le passé, la structure de fonctionnement du NTE sera basée sur l’autogestion, dont les principes sont : partage égal du pouvoir, responsabilité individuelle face à l’œuvre collective et prise de toutes les décisions à l’unanimité.

Tout en créant, les camarades n’auront de cesse de trouver un nouveau lieu où déposer leurs pénates, et c’est une ancienne caserne de pompiers, la no 19 du 1945 rue Fullum, dans le quartier Sainte-Marie, qui trouvera grâce à leurs yeux. En 1981, ils participent à la rénovation de la bâtisse, emportés et fortifiés par l’enthousiasme aveugle qui répond à un principe idéologique fondamental de leur projet global : mettre la main à la pâte, et ce, à toutes les étapes de la création, dans la mesure de leurs moyens. Leurs actions mènent enfin à l’ouverture d’un nouveau lieu, Espace Libre. Fondée en conjonction avec Jean Asselin, Denise Boulanger, Gilles Maheu et Danièle de Fontenay, cette maison sera commune à trois compagnies de théâtre de création : Carbone 14, le Nouveau Théâtre Expérimental et Omnibus.

En novembre 1981, le lieu est inauguré avec la présentation des quatrième et cinquième volets de la pièce Vie et mort du Roi Boiteux, de Jean-Pierre Ronfard, une pièce marquante du répertoire de la compagnie. Cette création s’est échelonnée de 1981 à 1982 avec comme aboutissement le cycle complet des six pièces. Événement majeur dans la vie de la compagnie, mais aussi pour le théâtre québécois tout entier. Cette œuvre marquera durablement plusieurs générations de comédiens et de créateurs québécois. L’œuvre fut reprise récemment par la compagnie de Québec Les Fonds de Tiroirs, dans une mise en scène de Frédéric Dubois, à Québec puis à Espace Libre en 2009.

De 1983 à 1990, le NTE se lance dans la création de pièces, expériences et essais en tous genres (Gigogne, Marée basse, La Californie, Les Mille et une nuits, Amore Amore, La Tour, …).

En 1987, Marthe Boulianne fait son entrée au NTE comme attachée de presse d’abord, puis plus tard comme directrice administrative.

En 1988, à la suite de la création du Trésor des Pyramides, aventure collective et écriture à quatre mains, Robert Claing quitte la compagnie : « Au départ, il y avait un jeu d’écriture, je n’étais pas d’accord avec le jeu. Pour moi, l’écriture était redevenue la chose de l’auteur et je trouvais insupportable les jeux d’improvisation… c’est, je crois, l’esprit désinvolte de la création, la parole collective anarchique et l’humour iconoclaste que je rejetais au NTE. » Une prise de position qui porte sur des enjeux constants dans les réunions du NTE, à mesure que les générations de créateurs se succèdent.

En 1989, après le spectacle Le Grand théâtre du monde, inspiré du Siècle d’or espagnol et qui connut un franc succès populaire, la direction artistique du NTE ressent le besoin d’entrevoir l’avenir avec d’autres yeux, et ainsi, à titre expérimental, elle décide de constituer pour une durée d’un an un nouveau groupe directeur, composé d’Alexis Martin, Renée Cossette, Roger Léger, Jean-Pierre Ronfard, Vincent Graton et Robert Gravel. Ce nouveau comité directeur préside à la production de plusieurs événements, mitonnés à la sauce autogérée : L’Apocalypse de Jean, Variations, Nous courons tous le loup-garou. Il s’agit d’un mode de fonctionnement et de création qui fait partie des caractéristiques de la compagnie depuis ses débuts, mais qui est réactivé alors avec force. Les productions se font en cellules, chacune est responsable d’un aspect de la création : administration, costumes, éclairages, etc. Le texte est assumé selon diverses formules, collective ou individuelle, et le produit du guichet est divisé également entre les partenaires. Les comédiens se distribuent les rôles comme bon leur semble dans ces diverses unités, développant un fort esprit de camaraderie et de commune responsabilité à l’égard de la production.

1990 voit le départ d’Anne-Marie Provencher, qui fut des premiers moments de la compagnie. Désirant retrouver une pleine liberté comme artisane de ses propres spectacles, lassée par la création collective, surtout avec l’apport impromptu de quatre nouveaux joueurs, Anne-Marie décide de recouvrer son indépendance et d’approfondir une démarche personnelle. Mais elle n’a cessé de suivre les activités du NTE, et reviendra dans le giron du théâtre à titre de directrice artistique d’Espace Libre de 2002 à 2006.

En 1991, c’est la dissolution du nouveau groupe de direction artistique augmenté. Robert Gravel et Jean-Pierre Ronfard restent seuls à la direction artistique du NTE. Ont-ils réellement voulu s’adjoindre de nouveaux collaborateurs, ou sont-ils eux aussi lassés par l’exigeante expérience collective? Le cycle des créations de groupe semble donc achevé pour le moment, et débute une période d’invention plus individuelle.

Ainsi, de 1991 à 1996, Robert Gravel lance un programme d’écritures et de créations ambitieux, qui donnera la Tragédie de l’homme (Durocher le milliardaire, L’homme qui n’avait plus d’amis, Il n’y a plus rien), suivie en 1996 par Thérèse, Tom et Simon… (Prodrome), puis en 1997 par Thérèse, Tom et Simon… (L’intégrale). Une construction dramaturgique imposante qui laisse une place à l’improvisation certes, mais dont l’écriture serrée témoigne d’une vision pessimiste, morbide mais aussi rocambolesque de la vie et de la société, comme si l’homme Gravel doutait soudainement de ce qui faisait sa joie, et, en toute humilité, affirmait que la banalité du monde et du mal est aussi digne d’intérêt que le reste.

Parallèlement, le NTE demeure un théâtre qui ne cesse d’interroger l’art théâtral en explorant différentes voies. Jean-Pierre Ronfard  réalise donc de 1986 à 1997 une série d’études sur le théâtre : Les Objets parlent, Autour de Phèdre, La Voix d’Orphée, Lumière et Les Mots. Ronfard convoque à chaque fois le fantôme du docteur Claude Bernard (1818-1873), auteur de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Ronfard, comme Bernard, veut examiner le corps du sujet, sous toutes ses coutures!

À cette même période, Ronfard et Gravel vont créer ensemble la remarquable pièce 50, une étude sur le nombre au théâtre, avec pas moins de cinquante comédiens; ainsi que Matines : Sade au petit déjeuner, un spectacle présenté avec succès à 7 h 30 du matin, et qui met à l’honneur les écrits salacieux mais philosophiques du Divin Marquis. Il y est question de la peine de mort et du sentiment républicain, entre autres sujets.

En 1992, on assiste à la première des trois éditions du Cabaret-théâtre du Nouveau Théâtre Expérimental, sous la direction du gérant de club Luc Proulx. Des centaines d’artistes se produiront dans une atmosphère débridée et ludique. Des nuits endiablées, où bonne humeur, drogue douce et alcool font bon ménage; des amitiés se nouent, des amours éclatent, des chicaneries aussi, qui nourriront la petite rumeur artistique du tout Montréal.

Plus sérieusement, en 1994, les camarades Gravel et Ronfard confrontent leurs esthétiques dans une pièce monumentale, Tête à tête, qui expose leur vision respective du théâtre. Visions qui, si elles se distinguent souvent, ne sont pas sans un important tronc commun : désinvolture revendiquée, contestation systématique des habitudes, travail collectif, refus de la lourdeur et des hiérarchies. Cette pièce marquera nombre de jeunes créateurs qui se réclament aujourd’hui de cette esthétique sans complexe, ouverte, portée sur la mise en abyme et l’auto-examen.

En 1995, à l’initiative d’un compagnon de route, Alexis Martin, c’est la réalisation des 5 à 7 de La Mort de Dieu, où l’espace de jeu devient une sorte de bar. Plusieurs activités et sketchs sont offerts aux clients : diaporama sur Jésus, miracles, colloque sur la mort de Dieu, performance, etc. C’est dans ce cadre qu’est créée la pièce Matroni et moi, qui marque l’introduction d’une nouvelle thématique, métaphysique et politique, dans les productions du NTE.

1996 voit l’arrivée d’un véhicule singulier : le Grand Théâtre Émotif du Québec (GTEQ). Louis Champagne, Stéphane Crête et Gabriel Sabourin dirigent des recherches durant toute cette année pour cerner l'émotion par le médium théâtral. Ils font 12 spectacles différents en douze mois, accompagnés de plus d'une centaine d'intervenants.

Mais au mois d’août 1996, la mort fauche Robert Gravel à l’âge de cinquante-deux ans. Il laisse une pièce inachevée, Thérèse, Tom et Simon, qui sera éventuellement complétée à partir de ses notes et esquisses laissées en plan. L’intégrale est présentée en 1997, avec 43 comédiens et comédiennes, dans une mise en scène de Diane Dubeau. Et comme pour conjurer le sort et narguer la mort, une activité multipliée, incessante, exubérante animera Espace Libre. De 1996 à 2001, on assiste à des spectacles de tous genres et de toutes formes, soirées-repas avec double programme, nombreux ateliers présentés en salles de répétition, concours d’écriture, bouffonneries et recherches historiques rigoureuses, activités éditoriales, tournées, etc.

Jean-Pierre Ronfard, qui souhaitait se retirer éventuellement de la direction du théâtre, est pris de court par la mort de son camarade Gravel et décide de rester à la barre et de se tourner vers une nouvelle génération. Il n’y a pas de défaite, il n’y a pas de nostalgie qui tiennent; comme un infatigable menchevik, il regarde l’avenir naissant avec des yeux clairs. Il tient le gouvernail pendant trois ans avec Marthe Boulianne, avant de se tourner vers de nouveaux camarades pour donner un nouveau coup de barre au navire éprouvé.

1999 verra donc l’accession d’Alexis Martin à la direction artistique de la compagnie. La troïka infernale est désormais formée de Marthe Boulianne, Alexis Martin et Jean-Pierre Ronfard. C’est cette même année qu’Isabelle Gingras se joint à l’équipe pour assister Marthe dans ses diverses tâches.

Jean-Pierre Ronfard et Alexis Martin inaugurent un premier cycle de pièces sur l’histoire du 20e siècle avec Hitler et Transit-section no 20, et plus tard Parade du temps qui passe.

En 2001, comme pour saluer le nouveau millénaire, Espace Libre entreprend le grand chantier qui aboutira à la rénovation et à la métamorphose totale de la caserne no 19 en un nouvel habit de verre et de béton. Pendant cette année d’itinérance, le NTE en profite pour explorer des lieux inédits dans sa cartographie théâtrale : un manège militaire, un temple franc-maçon et un hôpital pour enfants.

L’an 2002 voit enfin l’inauguration du nouvel Espace Libre, rénové de fond en comble, avec une reprise de Parade du temps qui passe, de Ronfard et Martin et dans une mise en scène collective, avec repas commun et partage des responsabilités, échange des métiers, ce qui rappelle les expériences premières du NTE.

2003 voit l’arrivée de Daniel Brière à la direction artistique du NTE, où il rejoint son camarade de Conservatoire, Alexis Martin. Daniel fut comédien dans nombre de pièces du NTE, dont Autour de Phèdre, Révolutions, Transit-section no 20 et bien d’autres. Il est un habitué des lieux, et sa rencontre avec l’auteur Evelyne de la Chenelière sera déterminante. La pièce Henri & Margaux, qui fut créée en 2002 au NTE, est le prélude à des collaborations dans les années subséquentes : Nicht retour, Mademoiselle et Le Plan américain.

Mais 2003 marque aussi la mort de Jean-Pierre Ronfard, mort qui interrompt ainsi sa première collaboration avec Evelyne de la Chenelière, Aphrodite en 04. La pièce sera tout de même créée sous la houlette de Jacques L’Heureux, avec une distribution entièrement composée de finissants d’écoles de théâtre. Le Maître est mort, mais… la terre tourne toujours! Il laisse derrière lui 50 ans de pratique théâtrale fondée sur l’ouverture aux imaginations dissidentes, au partage et à la responsabilité collective dans la confection d’objets théâtraux, et surtout un inébranlable refus du fatalisme et du défaitisme.

Entrent ensuite en scène des créateurs hardis qui feront des expériences déterminantes au NTE. Des spectacles comme Nicole, ACV, les cabarets du CLIM, Rabelais convoquent des créateurs au NTE, qui, par le vœu de ses animateurs, se veut un cénacle qui ne cesse de bouger, de changer, de s’enrichir de nouvelles présences ou de retours impromptus.

De 2004 à 2010, Daniel Brière et Alexis Martin, qui assument la responsabilité artistique des productions du NTE, conçoivent et produisent en duo quatre pièces où l’expérimentation formelle prend la première place : le 6e Salon International du Théâtre Contemporain, Grid, La marche de Râma et La Fin. Le NTE établit aussi des liens soutenus et importants avec la communauté indienne et d’autres communautés allophones de Montréal (bulgare, vietnamienne et haïtienne), entre autres par le biais de la Nouvelle télévision communautaire de Montréal. L’idée : donner la parole à ceux qu’on entend le moins.

2006 voit la commémoration des dix ans de la mort de Robert Gravel par une semaine de jeux, de farces, d’improvisation, de lectures de textes de jeunesse, un banquet de style bien cuit et un ciné-club. Ces festivités sont regroupées sous le titre Salut Robert!

En 2008, Alexis Martin collabore avec le médecin d’urgence Alain Vadeboncoeur et crée une pièce inspirée des anecdotes de l’urgence d’un hôpital, Sacré Cœur. Une pièce dans la mouvance du théâtre anthropologique que le NTE poursuit depuis plusieurs années en interrogeant les milieux de travail, avec l’objectif de trouver des sujets et des angles insoupçonnés dans la confection des objets théâtraux. Des infirmières et des médecins collaborent activement à la création de la pièce, prêtent de l’équipement et sont présents lors des représentations. La pièce est reprise en 2009 et en tournée au Québec dans 16 villes.

Au printemps 2011 on assiste à l’éclosion d’une nouvelle collaboration entre Evelyne de la Chenelière et Daniel Brière, Ronfard nu devant son miroir, créée en hommage au parcours du fondateur Jean-Pierre Ronfard. À partir d’un authentique message téléphonique laissé par Jean-Pierre, peu de temps avant sa mort, Evelyne et Daniel ont décortiqué ce document sonore pour en tirer un matériau étonnant, source d’une proposition théâtrale libre et radicale.

Cette même année, on voit aussi surgir l’étonnant Zoo 2011, étrange objet déambulatoire qui se veut un écho à un autre Zoo, créé en 1977 à la maison Beaujeu, par le défunt Robert Gravel. Deux artistes multidisciplinaires, Gaétan Nadeau et Rodrigue Jean, proposent cette fois une sorte de « salon » où se côtoient des individus aux activités rares, offrant une vision inconnue de la ville, dans un dispositif à l’intersection de la représentation théâtrale, de l’installation et de la performance.

Produit par la compagnie allemande Circle of Eleven et mis en scène par Daniel Brière, le spectacle Leo est présenté entre nos murs en 2012. Cette création hybride, entre le théâtre, la danse et le cirque, s’inscrit parfaitement dans la lignée du travail de Daniel au sein du NTE. Il était donc tout naturel que le fruit de cette aventure à l’étranger soit de passage chez nous. Le succès public et critique du spectacle, ici comme ailleurs, continue de dépasser les plus grandes attentes!

L’hiver 2012 marque la réalisation de l’une des plus ambitieuses entreprises théâtrales de notre compagnie jusqu’à ce jour : L’histoire révélée du Canada français, 1608-1998. Cette trilogie historique, qui se concentre sur la période comprise entre la fondation de la ville de Québec et la récente crise du verglas, est racontée sous trois angles bien précis et inspirés de la géophysique du pays : le climat dans Invention du Chauffage central en Nouvelle-France (créé à l’hiver 2012) ; les rivières dans Les Chemins qui marchent (créé à l’hiver 2013) et l’alimentation dans Le Pain et le vin (créé au printemps 2014 et repris à l’automne de cette même année). Ce projet d’envergure représente, en quelque sorte, la réactivation d’un souhait formulé il y a plusieurs années par Jean-Pierre Ronfard et Alexis Martin : celui de creuser le matériau historique, réhabiliter l’histoire du continent et de ses habitants, afin de parer à l’oubli venimeux, aux frimas de la mémoire collective.

La constitution de ces trois spectacles s’est appuyée sur une vaste recherche historique, réalisée et écrite par Alexis Martin. Daniel Brière assume la mise en scène des trois volets. Point d’orgue de cette grande odyssée théâtrale, la version intégrale de la trilogie est présentée au Festival TransAmériques ainsi qu’au Carrefour international de théâtre de Québec, au printemps 2014. Un spectacle «marathon» d’une durée de 6 heures! Artistiquement, il s’agit de l’aboutissement d’un travail de collaboration de presque douze années pour Daniel Brière, Alexis Martin et Marthe Boulianne.

Fin 2014, la sémillante Marthe Boulianne, véritable pilier d’Espace Libre et du NTE, quitte le navire après plus de 27 ans de dévouement et loyaux services. Cette femme a non seulement assuré la direction générale d’une troupe de théâtre vouée à l’expérimentation, mais elle accompagné, de façon admirable, des artistes pas toujours faciles à suivre, exigeants, déroutants. Toujours, elle a soutenu ces artistes et le théâtre « libre » avec une opiniâtreté qui ferait rougir bien des capitaines d’industrie!

La compagnie continue d'accueillir dans son sérail des créateurs allumés qui viennent bousculer les façons de faire, tout en partageant le même souci d’originalité et d’expérimentation. En 2013, une association avec le Théâtre des Fonds de Tiroirs de Québec donne l’occasion de revisiter l’œuvre mythique de Claude-Henri Grignon. La pièce Viande à chien se veut la transposition contemporaine de cette «maudite soif de l’or» qui semble avoir envahi tous les champs de l’activité humaine.

Un doublé théâtral, présenté au printemps 2015, permet également à deux complices du NTE de s’approprier l'aire de jeu du 1945 de la rue Fullum : le metteur en scène de poésie, Christian Vézina, orchestre Collection printemps-été, un spectacle de théâtre poétique aux allures de défilé de mode, et Benoît Drouin-Germain, fougueux comédien que l’on a pu voir dans la récente trilogie historique, signe sa première œuvre dramatique en solo en imaginant un grand jeu de la reconnaissance sociale, Ludi magni.

Ainsi va la vie, au NTE, une vie qu’on souhaite longue mais pas plate, profonde mais pas creuse, et surtout profuse, car comme disait le maître : vive l’amour, le vin, les femmes, et foin des tristes et des fâcheux!...