Carnet de bord

Cette section du site est dédiée à l'expérimentation. Nous partagerons avec vous les différents éléments de recherche qui inspirent nos spectacles. Cette page, en constante évolution, sera nourrie régulièrement. Revenez-y souvent!


Photos du spectacle « Animaux »

Le 14 Mars 2016 - NTE

Photos: Marlène Gélineau-Payette

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La pièce «Animaux», un montage d’extraits

Le - NTE


Entretien avec Daniel Brière et Alexis Martin autour de la création «Animaux»

Le 3 Mars 2016 - NTE

Entretien avec Daniel Brière et Alexis Martin

Q. D’où vous est venue l’idée de créer un spectacle avec de vrais animaux sur scène ? Est-ce né d’une volonté d’établir un véritable dialogue entre l’humain et l’animal ?

DB : « C’est moi au départ qui ai lancé l’idée, il y a longtemps, de faire un spectacle avec des animaux. On se questionne toujours au NTE sur la présence de l’acteur sur scène. L’animal impose véritablement une autre présence. »

AM : « Les vieux acteurs disent toujours : ne joue jamais avec un chien ou un enfant, parce qu’il va te voler ta présence. Pourquoi ? Qu’est-ce qui fait que les animaux ont cette densité ? Probablement parce qu’ils ne sont pas dans l’état de conscience de la représentation comme les humains. On fait donc un essai. Les acteurs jouent un sketch avec une vache sans savoir ce qui va se passer. Il y a une part d’aléatoire. »

DB : « La notion du temps n’est pas la même pour les animaux. Il faut gérer cette présence indomptable avec tout ce que cela implique. Il y a tout une part d’incontrôlable qui est fascinante. Le spectacle va bien au-delà de l’heure et quart de la représentation. C’est aussi accueillir les animaux qui vivent ici, avoir une équipe de spécialistes qui s’occupent d’eux. Il faut respecter le cycle jour-nuit des animaux (ce pourquoi les représentations sont présentées le jour), baisser la température du théâtre, s’assurer de la gestion et de la récupération des déchets organiques. On ne peut pas ignifuger le décor du théâtre, parce que les animaux pourraient s’empoisonner. On doit collaborer avec les pompiers. Ça nous oblige à voir le théâtre autrement, ce qui est dans nos préoccupations au NTE. »

Q. Animaux se révèle être un conte philosophique sur l’humanité. À travers l’étude de l’animal et de notre rapport aux bêtes, c’est un peu notre humanité que vous interrogez ?

AM : « Au fond, si on fait l’anthropologie de l’Occident, c’est une immense machine à discriminer, à tracer une ligne entre ce qui est animal et ce qui est humain. Il y a des populations qui sont tombées de l’autre côté de la limite et qu’on a éliminées. Le juif, le tzigane, l’indien, la femme, l’enfant, le noir en ont souffert. Peut-être que le projet politique à venir, comme plusieurs philosophes le suggèrent maintenant, c’est d’éliminer cette distinction. L’anthropologue français Philippe Descola a écrit un livre extraordinaire qui s’intitule Par-delà nature et culture, où il avance l’idée selon laquelle il serait temps de réfléchir au-delà de cette ségrégation, de cette limite entre animalité et humanité. Le projet politique à venir se trouve peut-être dans la possibilité de sortir de cette polarité qui est mortifère et qui justifie toutes les exclusions. Il y a d’ailleurs dans la Bible une prophétie, dans le livre d’Isaïe, qui dit qu’à la fin des temps, l’agneau va être ami avec le loup, les justes vont régner sur le monde et auront des têtes d’animaux. On trouve déjà ce vieux fantasme humain de réconciliation avec la nature animale. C’est très ancré en nous. En Occident, on nie l’animalité alors qu’ailleurs, en Amazonie par exemple, les Indiens vivent en partenariat avec la nature, parlent aux plantes et aux arbres. C’est peut-être une des avenues politiques les plus intéressantes, de reconsidérer notre rapport avec les animaux. »

Q. Parmi les penseurs que vous avez lus pour créer cette pièce, vous citez l’Allemand Jakob von Uexküll qui développe le concept de multiplicité des espaces-temps selon les animaux et les humains. Pour lui, le déchiffrement du monde dépend des espèces. En quoi cette pensée a-t-elle nourri votre création ?

AM : « Le baron Jakob von Uexküll est un peu le fondateur de l’écologie moderne. Il démontre qu’on ramène tout à notre échelle, que chaque espèce vit un peu dans sa bulle et qu’on n’a pas le droit de dire que les animaux ne vivent pas dans notre monde. Ils vivent dans leur monde. On coexiste avec eux. Mais c’est insécurisant de penser que les animaux ou les gens ne perçoivent pas la réalité comme nous. »

DB : « Même les êtres humains, entre eux, parfois, ont des perceptions différentes. La perception des sons, des couleurs est différente pour certains animaux. Il y a des spectres qu’on ne voit pas. Pourquoi prétend-on que ce qu’on voit est la réalité ? On a fait plusieurs lectures intéressantes et on a aussi rencontré des gens pour nous imprégner du sujet. On fait souvent ça au NTE. On a rencontré un éthologue, doyen de la Faculté des sciences de l’UQAM, qui disait justement que le monde du chien est un monde d’odeurs inimaginables pour nous. Le chien peut détecter jusqu’à neuf cellules cancéreuses à l’odeur. Il vit dans un monde d’odeurs. »

AM : « Le chien compose des odeurs dont on n’a pas idée : un mélange de pluie, de pénicilline et de quelqu’un qui a bu. Il reconnaît cette odeur dans son répertoire composé de milliers d’odeurs. J’ai lu un article dans le New York Times sur les chiens utilisés pour traiter le syndrome du choc post-traumatique qui dorment avec leur maître, sentent sa sueur et le réveillent avant qu’il ne fasse des cauchemars. C’est fou ! Aucune machine ne pourrait faire ça ! Une étude a démontré qu’il existe des cellules de sociabilité très fortes dans le cerveau du perroquet. Il peut nourrir des petits d’une autre espèce. Comme quoi on n’a pas inventé la charité… »

Q. La pièce explore donc le décalage qui existe entre l’Homme et l’animal, entre nos différents modes de perception ?

DB : « Effectivement. Les animaux vivent dans un monde qu’il est difficile pour nous de concevoir. On a tendance à faire de l’anthropomorphisme en imaginant des pensées aux animaux, des raisons pour lesquelles ils agissent de telle façon, en ramenant tout à nous tout le temps. Mais on connaît peu de choses sur eux finalement. Avec le NTE, on aime beaucoup aller à la rencontre de l’autre, s’ouvrir à la différence, et pour nous, les animaux, c’est comme convoquer des extra-terrestres sur scène ! Et pourtant, ils vivent, pour certains, dans nos maisons. »

AM : « On est coupé du monde animal de nos jours. Au milieu du XIXe siècle, 80 % de la population était des agriculteurs, en contact avec les animaux. Aujourd’hui, ça représente 2 % de la population. On a mis des murs entre nous et la réalité des animaux. Il y a des enfants, ici, dans le quartier, qui n’ont peut-être jamais vu une vache de leur vie ! Pour nous, c’est comme si on accueillait une troupe très spéciale qui venait d’un pays étranger. Il faut donc se plier à leurs usages. »

Q. À quelle genre de dramaturgie doit-on s’attendre avec cette pièce insolite où cohabitent animaux et comédiens ?

AM : « Il y a une narration assurée par les voix d’Anne Dorval et de Pierre Lebeau qui expose une réflexion sur la relation de l’Homme à l’animal, des projections d’images et des personnages qui surgissent en petits sketchs. Parfois, on illustre l’exposé avec des comédiens, parfois la voix continue… On a le choix d’écouter ou de se concentrer sur les animaux, leurs interactions avec les humains. Il y a aussi des moments de silence. C’est une forme dramatique assez inusitée. »

DB : « Il est possible que la présence des animaux prenne le dessus sur la compréhension de la narration. C’est là où se situe l’inconnu. C’est ce que je trouve assez beau : l’opposition entre ce discours assez complexe et l’action très concrète entre les humains et les animaux. Il y a un contraste intéressant et étonnant qui reflète peut-être un pari perdu d’avance, celui de mettre des humains et des animaux sur scène. On n’est pas dans les mêmes mondes. Les animaux ne seront pas en représentation. »

AM : « On doit respecter l’inconnu, au fond, qui est l’animal. »

Animaux est une pièce sur l’humilité de l’homme face à l’animal, une sorte de pied de nez à la prétention humaine face à l’animal ?

AM : « Je pense qu’au fond, les Hommes sont jaloux des animaux qui sont dans le cosmos, alors qu’on en est sorti. On est perdu, à cause de notre conscience et de notre prétendue supériorité. C’est quand même délirant. Tout ce qu’on a bâti d’édifice de prestige et de prétendue supériorité. Un arbre est aussi complexe qu’un être humain. Avec la destruction de la biosphère aujourd’hui, on voit qu’on a fait fausse route. Notre rapport avec la nature est complètement tordu. On devrait être des partenaires, mais c’est tout le contraire. C’est drôle de constater que les gens qu’on trouvait sauvages et primitifs étaient souvent mieux adaptés à la biosphère que nous et avaient des notions d’écologie étonnantes. Les Amérindiens ne chassaient jamais au même endroit. Ils se déplaçaient pour ne pas exterminer les animaux. Ils savaient qu’il fallait laisser la nature se régénérer. Quand Champlain s’installe en Nouvelle-France, au bout de quelques saisons, il n’y a plus de gibier. Il découvre pourquoi les Amérindiens se déplacent. Avant qu’il ne soit trop tard pour la planète, par-delà nature et culture, il faut peut-être transcender cette vieille limite de l’animal et de l’humain. Comme le dit Heidegger, au lieu de provoquer la nature, il faudrait peut-être la convoquer et être dans une relation de respect avec elle. Robert Bourassa a dit dans les années 70 : “Quand je pense à toutes les rivières qui coulent en vain”, se référant aux cours d’eau pas encore harnachés par des barrages. Il voyait ça comme du gaspillage. C’est de là qu’on part. Mais la rivière ne coule jamais en vain. »

Q. Il est aussi question de liberté dans la pièce. Vous vous interrogez sur la domestication de l’homme vivant dans la ville, « devenue un camp de travail où chacun s’exploite lui-même jusqu’à la mort ». Croyez-vous que c’est un leurre de nous croire plus libres que les animaux ?

AM : « Le pire et le plus grand triomphe du capitalisme est le fait qu’on n’a même plus besoin d’imposer la discipline ; on se l’impose nous-mêmes. On se dit qu’on n’en fait pas assez, qu’on n’a pas assez réussi, qu’on n’est pas assez riche. On est auto-intoxiqué à la réussite. Je pense que c’est pour cette raison que les gens dépriment, parce qu’ils ne peuvent même pas se révolter contre un ordre disciplinaire. Notre insatisfaction est un abîme, un vertige. C’est un signe troublant de notre époque. »

Entretien réalisé par Elsa Pepin


”Animaux” prend place à Espace Libre

Le 29 Février 2016 - NTE

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Photos: Marlène Gélineau-Payette


Casting Extrême

Le 14 Décembre 2015 - NTE