Carnet de bord

Cette section du site est dédiée à l'expérimentation. Nous partagerons avec vous les différents éléments de recherche qui inspirent nos spectacles. Cette page, en constante évolution, sera nourrie régulièrement. Revenez-y souvent!


Journal de création «Bébés»

Le 1 Avril 2019 - NTE

L’autrice Emmanuelle Jimenez, qui signe le texte de la pièce «Bébés» conjointement avec Alexis Martin, témoigne de l’effervescence qui règne en salle de répétition. Daniel Brière profite aussi de l’occasion pour tirer le portrait à tout ce beau monde.

MARS 2019
Voilà trois semaines que les répétitions de Bébés ont débuté dans le studio Jean-Pierre Ronfard qui jouxte les bureaux du NTE. La salle de répétition est transformée : quatre lits d’enfants, tapis d’éveil, hochets, jouets à mâchouiller, tables à langer…
Allons-nous vraiment faire du théâtre ici?

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Nous ne nous étions pas revus depuis décembre, à la première lecture juste avant Noël. Le cœur de la distribution a profité depuis, gagné quelques kilos et quelques centimètres, ouvert les yeux un peu plus grands sur le monde. Ils sont là, les bébés, avec leurs prénoms en guise de couronnes, comme autant de vœux, de souhaits, de bénédictions pour l’avenir, la suite du monde : Élora, Lorian, Louis et Tinwah.

En ce premier jour, déjà, ils donnent le ton : nous sommes tous au sol, assis par terre sur les tapis, à leur hauteur. Les bébés les plus mobiles, Louis et Tinwah, les deux aînés de la bande, explorent peu à peu tous les recoins de la salle. Élora distribue les sourires. Lorian, trois mois, surveille tout ça depuis les bras de sa mère. Tous ensemble, ils peuplent l’espace de leurs gazouillis, de leur souffle et de leurs cris.

Ils ne font rien de spécial et pourtant, Daniel et moi sommes fascinés. Baignant dans une sorte d’Âge d’or de la présence gratuite, les bébés sont donnés. Nous les regardons. Et par devers moi, je pense : mon dieu, nous avons écrit toutes ces scènes, Alexis et moi, mais les bébés, ces maîtres incontestés du charisme, leurs petites et grandes actions, me semblent bien plus intéressants que toute la fiction qu’on pourrait imaginer…
C’est la fin du théâtre?

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Les répétitions, qui ont toujours lieu autour de l’heure des représentations à venir, sont déjà ponctuées de moments de grâce. En voici un : le silence si particulier quand, toutes ensemble, les mamans prennent une pause pour allaiter ou nourrir au biberon leur bébé. Le temps s’arrête. Nous sommes éternels dans ce silence. Se nourrir, donner à manger pour que la vie continue. Qu’avons-nous de mieux à faire que d’être là, et vivre?

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Le mot d’ordre de Daniel, chef d’orchestre de l’imprévisible depuis le tout début de cette aventure : plaisir et confort. Un de mes étonnements : les bébés semblent collaborer au travail. Ce n’est pas difficile. Au contraire. Au fond, nous n’avons qu’à les suivre. Sans les presser. Leur présence ne semble pas déconcentrer les acteurs. Elle semble plutôt les libérer en leur donnant un ancrage. Leurs corps et une partie de leur attention sont occupés à prendre soin ou à porter leur bébé, ils disent les mots, ils entrent dans les situations avec le plus beau des accompagnateurs, le reste suit. Cette double attention, ce double focus me renvoient à mon propre tiraillement entre maternité et théâtre. Parentalité et théâtre sont ici réunis, le tiraillement n’est plus ou du moins, ça ne tire presque plus.

Les bébés nous invitent à l’école du moment présent, littéralement.

C’est immanquable : les bras te tombent devant un sourire ou un éclat de rire de bébé, et aucun temps d’acteur ici n’est à l’abri d’un gaz sonore lâché au moment fatidique…

Philippe et Klervi répètent une scène. La nuit d’avant, ils ont peu dormi, Élora étant aux prises avec un rhume. Ils m’épatent quand même. À côté, dans les bras d’Ève, Louis fait le gérant d’estrade, semble commenter la scène. Commentaire en forme de roucoulement. Aimes-tu ce que tu vois, bébé?

Jean Bard, notre scénographe, vient faire un tour avec des échantillons de prélart. Il les pose au sol et Tinwah s’y intéresse : celui-ci ou celui-là? Le pâle ou le plus foncé? Tinwah, petit oracle, dis-nous quel prélart est le plus beau?

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Aujourd’hui, 11 mars, on célèbre son premier anniversaire. Bonne fête Tinwah!

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J’ai l’impression d’assister à la naissance d’une nouvelle famille : la famille «Bébés».

– EMMANUELLE JIMENEZ
(Photos : DANIEL BRIÈRE)