Carnet de bord

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Entretien avec Christian Vézina

Le 5 Mars 2015 - NTE

Christian Vézina 1

Q : Christian Vézina, cela fait une trentaine d’années que vous faites entendre la poésie sur scène. Comment est née cette volonté de faire du théâtre poétique, un genre peu pratiqué?

CV : « Je suis vraiment un artiste de théâtre, mais je n’ai pas fait exprès (rires). Quand j’ai découvert la poésie, ça a été la grosse affaire dans ma vie. J’ai ensuite découvert qu’elle n’était plus appréciée et j’ai trouvé ça incompréhensible. Plus tard, je suis allé dans une soirée de poésie et, là, j’ai compris. Quand je lisais la poésie, je recevais le texte comme trois tonneaux à l’intérieur de moi et, dans les soirées de poésie, on la lisait comme si c’étaient des mots morts. Je pense que ce ton utilisé pour lire la poésie fait dire aux gens qu’ils ne l’aiment pas, alors que personne ne dit ne pas aimer le cinéma ou la musique. À partir de ce moment-là, j’ai donc choisi de travailler à rendre la vivacité et la spécificité de la poésie, à travailler sur l’interprétation du texte et j’ai développé des aptitudes d’acteur, puis de metteur en scène, par la force des choses. Je cherchais une façon de rendre la poésie vivante et, ce faisant, j’ai inventé le théâtre qui existait déjà. »

Q : Pourquoi ce choix de faire entendre la poésie féminine après avoir surtout travaillé à partir de poètes masculins (Jacques Prévert, Michel Garneau, Gaston Miron, Gérald Godin, Henri Michaux)?

CV : « Parce que j’aime la diversité! On m’a souvent demandé pourquoi je ne choisissais pas de poèmes de femmes, mais, jusqu’à maintenant, c’était presque toujours moi qui les disais. La poésie féminine est plus récente, les femmes ont été muselées pendant des siècles, ce qui fait que, dans la poésie féminine, le discours est souvent de l’ordre de la prise de parole. Dite par un homme, je trouvais ça un peu “paternaleux”, mais ça me travaillait. J’ai finalement proposé au NTE de faire entendre de la poésie féminine et j’ai trouvé cet angle du défilé de mode tout à fait pertinent pour mettre en scène la poésie féminine. »

Q : Comment vous est venue l’idée d’allier le défilé de mode et la poésie pour Collection printemps-été? On peut dire que c’est un mariage assez improbable?

 CV : « Étant improbable, la proposition devient immédiatement poétique, parce que c’est un renversement de perspective. Imaginer un défilé de mode pendant lequel les comédiennes remplacent les mannequins et font défiler des paroles de femmes au lieu des vêtements : voilà un beau et fécond retournement de sens! La demande que j’ai faite à tout le monde est de mettre en valeur la singularité de chacune de ces poétesses. Il faut que, dans sa façon de la vêtir, de l’éclairer, de la dire, on aille chercher cette singularité. Il y aura donc un soin sur les vêtements qui vont probablement être beaux, étonnants, mais ce n’est pas une parade de costumes. Il faut que cela participe au reste. »

Q : Pourquoi avez-vous retenu ces poétesses et ces poèmes en particulier dans leur répertoire?

CV : « Il y a en commun avec tout le reste de mon répertoire que ces poèmes sont avant tout des coups de cœur, mais je les ai aussi choisis pour leur potentiel scénique. J’ai cherché un équilibre entre leur potentiel pour le spectacle et les humeurs dont ils sont chargés. Je veux des poèmes qui ont une vérité qui me correspond. Je me rends compte aussi que je suis souvent allé puiser dans des recueils de début de carrière (pour Hélène Monette, Suzanne Jacob et Brigitte Fontaine). Dans les œuvres de maturité, il y a souvent un apaisement et un dépouillement qui peuvent être intéressants sur le plan poétique, mais moins évocateurs sur le plan théâtral que le bouillonnement du début. »

Q : Comment travaillez-vous comme metteur en scène avec le matériau particulier de la poésie? Ça doit être différent notamment pour les acteurs (trices), de jouer des poèmes?

CV : « Je suis quelqu’un qui prend des risques. Les acteurs se montrent parfois hésitants à prendre des risques dans l’interprétation des poèmes : ils veulent laisser parler le texte, par respect pour le poète. Mais pourquoi cette distance avec les poètes, alors que les acteurs n’ont aucun problème à s’approcher de Shakespeare, par exemple? En gardant une distance, ça devient un bel objet formel, sauf que, moi, je vise un public qui n’est pas forcément habitué à lire de la poésie et je n’ai pas le droit de l’ennuyer. J’ai pour mission de le séduire, dans le sens latin du terme de “conduire à soi”, sinon il ne se passera rien, alors je demande aux acteurs d’incarner les poètes qui parlent.

Certains acteurs pensent avoir besoin de détails biographiques pour entrer dans la peau de leurs personnages, mais je crois qu’à force d’incarner les mots de quelqu’un, tu le deviens. Je ne suis pas un acteur de formation, mais je me suis fait dire par la famille de Ferron que je lui ressemblais dans mon spectacle qui lui était consacré. Quand tu deviens le texte, tu deviens le poète. Je parle parfois d’une “personnalité textuelle”. Il y a un choix de mots et de rythme qui donne la personnalité de celui qui parle. C’est ce que je travaille avec les acteurs. »

Q: Comment s’est déroulé le travail avec vos interprètes : trois actrices (Salomé Corbo, Danielle Proulx, Elkahna Talbi) et une musicienne (Marie-Sophie Picard), toutes des femmes?

CV : « Il y a quelque chose dans la rencontre entre les actrices et les poétesses qui me nourrit. Parfois, certains passages que j’aime moins sont ceux que les actrices préfèrent et je découvre que ça les rejoint dans leur féminité. Le metteur en scène doit faire des choix, mais travaille avec du vivant. Les acteurs sont des créateurs. Je dois donner la direction pour qu’on serve tous la même chose, mais j’accueille leur réalité, leurs idées, je les découvre et je découvre les textes avec elles. Parfois, les interprètes veulent que je leur explique les poèmes. Je dois choisir un angle, un fil d’Ariane, pour que le public ne se perde pas, tout en laissant le sens ouvert. De façon générale, c’est bien de laisser une certaine réverbération sans chercher à l’expliquer. »

Q : En tant qu’amoureux et fervent défenseur du théâtre poétique, comment décririez-vous la relation entre le théâtre et la poésie?

CV : « D’emblée, je croyais que c’était le théâtre qui amenait beaucoup à la poésie, pour la découvrir et la voir telle qu’elle est, mais l’inverse est tout aussi vrai : la poésie apporte beaucoup au théâtre. À une époque où l’on peut faire tout ce qu’on veut sur le plan audiovisuel, le théâtre a avantage à s’appuyer sur cette parole puissante, vivante, sans quatrième mur, s’il ne souhaite pas avoir l’air d’un petit cinéma désargenté! Et il est faux de croire que la poésie a besoin d’un lieu intime pour être appréciée. On sous-estime la puissance du vers! Si le théâtre est le lieu de l’action, la poésie est une action en soi : une action sur la pensée, sur le langage, et, comme la commedia dell’arte, elle s’adresse directement au public. La poésie est la louve ancestrale, tandis que le théâtre est un super beau chien de traîneau. Il faut qu’ils s’accouplent pour donner un beau résultat.  

Q : Croyez-vous au pouvoir de la poésie? Quel est-il?

CV : « Une de mes définitions de la poésie la décrit comme le point de rencontre le plus précis, intense et sensible entre la liberté et le langage, deux facultés qui nous définissent comme être humain. C’est pour ça que je trouve insoutenable que la poésie ne soit pas présente dans la vie de tout le monde. Je crois qu’à chaque fois que je dis un poème, c’est un geste engagé, parce qu’on ne dit plus de poèmes. Le poème est politique par circonstance : on l’a tellement mis de côté que de rompre cet isolement-là, de le mettre sur la place publique, devient en soi un geste politique. »

Q : Quelle est votre relation avec le NTE? Votre démarche rejoint-elle la philosophie de la compagnie

CV : « J’aime beaucoup l’esprit de la compagnie. C’est le NTE, et plus précisément Jean-Pierre Ronfard, qui m’a ouvert la porte du théâtre, alors qu’on me refusait toujours l’accès à la scène parce que j’étais poète. J’avais un problème d’étiquette. Une année (en 1998), j’ai été contacté par Gilbert Rozon et Jean-Pierre Ronfard en même temps. Ils souhaitaient tous deux collaborer avec moi et, aimant me donner des défis, j’ai décidé de présenter le même concept aux deux et j’ai inventé Le poète fait du chapeau (performance théâtrale où le public était invité à piger dans un chapeau les poèmes que l’artiste interprétait. Après, j’ai fait un vrai spectacle de théâtre avec le NTE : Henri bricole (1999) : un atelier ouvert autour de l’univers poétique d’Henri Michaux. Collection printemps-été est donc ma troisième collaboration avec le NTE, quinze ans après Henri bricole. C’est agréable de travailler avec cette équipe. Elle fait les choses avec beaucoup de professionnalisme, respectant la discipline et le public, sans se prendre trop au sérieux. »

Q : Vous êtes souvent amené à créer hors des formats traditionnels du théâtre, en mêlant les genres, les disciplines. Est-ce une exigence pour vous de sortir des carcans imposés?

CV : « Je ne recherche pas l’originalité. J’aime la phrase de Baudelaire qui dit : “l’authenticité est mon moyen d’originalité”. Soit authentique. Pour moi, un artiste est celui qui fait ce qu’il a à faire. S’il cherche son créneau, l’originalité, son public cible, il s’écarte de l’essentiel. »

Q : Vous vous êtes donné comme mission de démocratiser la poésie. Est-ce important pour vous de rejoindre un large public avec le théâtre poétique? Pensez-vous que c’est possible?

CV : « La poésie donne de l’oxygène. L’art, à mon sens, est l’une des formes les plus humaines de la fécondité. L’incommunicabilité m’énerve. Je ne souhaite pas, quand je parle, que l’autre devienne moi. J’aspire plutôt à ce que l’échange soit fécond. La poésie est un art populaire, comme la musique. Il y a une mauvaise habitude, chez certains metteurs en scène ou interprètes, de prendre une œuvre bizarre et de se sentir obligés de démontrer qu’ils sont aussi bizarres que cette œuvre. Quand tu es le passeur de la poésie, il faut éviter que les gens ne se butent dans ce qui n’est pas important et il faut qu’ils retiennent ce qui l’est. C’est le mandat que je me suis donné depuis le début. »

 

  • Propos recueillis par Elsa Pépin pour le NTE