Carnet de bord

Cette section du site est dédiée à l'expérimentation. Nous partagerons avec vous les différents éléments de recherche qui inspirent nos spectacles. Cette page, en constante évolution, sera nourrie régulièrement. Revenez-y souvent!


Histoire: un théâtre de l’oubli et de la mémoire

Le 26 Mars 2013 - NTE

Dans tout récit national, Mémoire et Oubli entretiennent une relation complexe, qui varie au fil des ans, des générations et des événements : des faits tombent dans l’oubli, d’autres sont rappelés à la conscience, dans un ballet incessant, trouble et difficile à décrypter. L’on sait bien que l’histoire nationale est instrumentalisée chaque jour, à la veille de chaque décision importante, rappelée cavalièrement ou discrètement ignorée, que l’on y trouve des exemples inspirants ou encore des dettes impayées, des crimes occultés et des espoirs déçus. Chez nous, au Québec, notre rapport à l’histoire semble marqué par une forme de nonchalance, pour ne pas dire d’indifférence, de sorte que le théâtre québécois a, sauf exception, peu traité de sujets qui puisent leur matière dans le matériau historique national. Prophylaxie involontaire de la part d’un peuple vaincu une fois de trop?

Le philosophe allemand F. Nietzsche nous dit bien, dans sa Seconde Considération inactuelle, que l’oubli est essentiel à la santé, celle d’un individu comme celle d’un peuple : en effet, quel intolérable régime serait celui de vivre dans une espèce d’hypermnésie, incapable de dormir, de respirer, de s’affranchir du poids du passé; de sorte qu’en effet, le passé peut, d’une certaine façon, devenir le « fossoyeur du présent », s’il contamine toutes les sphères de notre conscience et de notre identité. On a vu tant de guerres récentes où une mémoire exacerbée, furieuse, sans repos, peut devenir un terrible instrument entre les mains de fanatiques. Pour reprendre la belle formule du philosophe Héraclite et qui recoupe notre thème de ce soir (les cours d’eau), il y a danger de « perdre pied dans la rivière de l’histoire ».

Pourtant, le diagnostic se complexifie toujours chez Nietzsche : en effet, un oubli inconsidéré, aliénant, sans nuance, n’est pas, non plus, la Santé! Un peuple doit se souvenir de ses bonnes comme de ses moins bonnes aventures; en fait, le philosophe nous dit qu’il faut apprendre à voir le passé et ses événements sous l’angle historique, c’est-à-dire, si je ne m’abuse, comprendre en quoi certains événements ont été décisifs dans la formation de la conscience ou du caractère d’un groupe donné. Mais quel est donc le critère fondateur d’une telle recherche?

Notre interprétation du passé, notre réitération dans les forêts denses des choses enfuies, sur quel impératif doit-elle se fonder pour ne pas devenir vaine interrogation ou même instrumentalisation mesquine en vue de glorifier un parti ou l’autre, un groupe ou un autre? Ici, le philosophe nous donne une réponse à la fois lumineuse et lourde de sens :
« C’est seulement quand il peut utiliser l’histoire et le passé au service de la Vie, que l’homme devient homme. »
Non seulement l’histoire et son interprétation doivent-elles mener à l’amour de la Vie, mais de surcroît l’accomplissement de ce qu’il y a de plus humain en nous serait lié à notre rapport au passé… Ouf! Lourd programme! Essayons ensemble, ce soir, de ne pas décevoir Monsieur Nietzsche, et de comprendre un peu mieux ce qu’il veut nous dire et ce vers quoi il fait signe.

Alexis MARTIN
(texte publié dans le programme de la pièce “Les chemins qui marchent”)

Photo du spectacle: Gilbert Duclos